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25.01.2007
La conjecture du fou
Compte rendu de l’enquête menée par le professeur Michel Fourien à l’asile d’aliénés de Ville Evrard du 5 au 31 mai 1930 pour le Ministère de la santé publique.
Généralités :
Je me suis fait interné pour les besoins de l’enquête par mon ami le professeur H. Michelet comme aliéné schizophrène lourd. Arrivé le lundi 5 mai à 8h à l’asile de Neuilly-sur-Marne en camisole de force, je suis interné par le médecin-adjoint Paul Sérieux qui me conduit dans le pavillon ouest après m’avoir fait passer un examen et un interrogatoire d’une demi-heure. Je suis d’emblée frappé par la vétusté du pavillon dit : « d’enfermement total ». On m’enferme dans ma chambre que je qualifierais plutôt de cellule après m’avoir libéré de ma camisole. Le déroulement de cette première journée devait préfigurer le déroulement de toutes les autres. A onze heures on m’emmène dans la salle commune où une trentaine d’aliénés sont regroupés, à midi direction la cantine où un repas nauséeux nous est servi, de treize à seize heures : séjour dans la salle commune entrecoupé d’une sortie dans la cour d’une demi-heure, le reste du temps est passé seul en cellule à part le repas du soir où on amène les aliénés les plus gérables à la cantine. L’extinction des feux se fait à vingt-deux heures, le réveil quant à lui a lieu à sept heure trente.
La conjecture du fou :
J’en viens maintenant au cœur de mon enquête. Ayant observé de près durant tout un mois des aliénés de tous types, une première observation est celle d’un point commun à tous les fous : leurs conjectures. Pas un qui ne s’y perde, aucun n’a d’opinions fondées sur des bases solides, tous s’oublient dans un monde imaginaire peuplé de lieux, de faits, de personnages inventés. Autre point commun notable est le fait que tous se prennent de près ou de loin pour un personnage qu’ils ne sont pas. Ils sont tous complètement inutile à la société, des rebuts, des misérables petites enflures. Paraît que je suis j’étais dans la cellule qui a vu passer Camille Claudel, j’en suis pas peu fier. Moi aussi j’ai des dons artistiques assez poussés, et notamment justement, dans la sculpture ! Quoi ? Qui me dérange bon sang ! Je
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- Michel, c’est l’infirmier, il est l’heure d’aller manger, tu continueras ton rapport plus tard, ça va ?
Quelle bande d’imbéciles ! ils me prennent encore et toujours pour un aliéné ces misérables infirmiers psychiatriques, s’ils savaient seulement que je suis le grand professeur Fourien ! Ils en feraient une de ces têtes !
- Allez, oui, c’est bien Michel, suis-moi, quand tu auras fini ton rapport de mai 1930 je le rangerai avec les rapports précédents dans la bibliothèque des rapports, juste après le rapport d’avril 1930, d’accord ?…
12:30 Publié dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Ecriture, nouvelles, impromptus, fou
20.01.2007
Clown triste
J’ai volé mon âme à un clown, après qu’il m’ait dérobé la mienne.
Depuis, je pilote à vue, je navigue au toucher, je me noie dans l’hilarité.
Des phrases me sortent des dents, incontrôlables, parfois presque enivrantes.
Des dents me sortent du cœur, envie de croquer ta vie, mes mains sont-elles bien vivantes ?
Le clown me prie de lui rendre l’âme.
Mais la mienne, depuis l’échange, me paraît bien fade.
J’ai appris à nager dans l’hilarité,
S’il veut la reprendre, il devra me tuer.
L’ancien clown pleure sur son destin d’être humain.
Moi, je ris de le voir pleurer, désormais étranger à l’humanité !
Car je sais !
Car je sais !
Car je sais !
( Consigne 38 )
11:56 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Ecriture, nouvelles, paroles plurielles, clown
15.01.2007
Victor
Victor a décidé qu’aujourd’hui allait être le jour. Depuis cette décision, il se perd en hésitations. Un coup d’œil à l’extérieur lui montre les dernières feuilles lutter contre le vent hivernal en s’accrochant un ultime moment. Lui aussi, il lutte en marchant vers son destin par de petits pas saccadés, histoire d’éviter de déraper et de tomber. Il lutte contre toutes les raisons qui le freinent et le prient de faire demi-tour. Il a en tête la voix de Pierre, les moqueries de Jean, les doutes de Thomas et les encouragements de Matthieu, son meilleur ami.
Victor est à quelques mètres du lieu fatidique, il se dit qu’il devrait faire demi-tour, qu’il n’a pas le droit de faire ce que tout son être a décidé de faire. Les bruits ne lui parviennent plus, dehors le vent souffle, une buée chaude couvre en partie les grandes baies vitrées. Il sent son cœur tamponner sa poitrine, son cou battre au même rythme. La voie est libre, il peut réaliser l’exploit, son exploit. Il voit ses camarades restés au loin l’observer. Faire marche arrière serait être traité de moins que rien. Son corps prend le dessus et évacue sa pensée.
Les secondes qui suivent sont des instants voilés, floutés, ouatés ; il se voit monter les quelques hautes marches, il est hors de son corps, spectateur de lui-même. Il fait quelques pas interminables, entend un coup de sifflet mais saute tout de même. Victor reprend ses esprits dans l’eau, dans un tourbillon d’eau. Il rejoint le bord de la piscine, un sourire dans le cœur ; il laisse le maître nageur lui interdire de recommencer et rejoint ses camarades, fier et soulagé.
Victor, huit ans, vient de sauter du plongeoir du grand bassin.
12:01 Publié dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Ecriture, impromptus, victor, le grand saut
12.01.2007
Premières secondes
Premières secondes, premiers mots. Je suis assis dans le doute de l’écoute. L’air est gris, les objets posés m’interrogent sur leur utilité.
Un vent moyen fait danser en face de moi les branches légères de deux bouleaux nus. Un nid visible construit au sommet du plus droit oscille telle une vigie en haut d’un mât.
Un banc d’oiseaux vient de traverser une portion du ciel disponible à mon regard. Je regarde ce que mes yeux voient.
Après m’être levé, je me rassois.
Le temps n’est témoin de rien.
11:10 Publié dans Mon monde | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : Ecriture, mon monde, le temps
08.01.2007
Le chien de mon dentiste
- Arrête de me faire ces yeux-là, on dirait le chien de mon dentiste !
- Et alors ? Qu’est-ce qu’il a le chien de ton dentiste ?
- Et bien, il me regarde comme tu me regardes, un regard de clebs triste qui pense qu’on va l’abandonner !
- Et c’est pas ce que tu es en train de faire, Marcel ? Ne viens-tu pas de me dire que tu me quittais ? Ne viens-tu pas de….de….. Mais pourquoi tu veux partir ?…Reste, s’il te plaît…Ne me fais pas ça…
- Arrête j’ai dis, tu recommences avec ces yeux de cabot feignant d’être maltraité. Le chien de mon dentiste, il me regarde de la même façon, comme si tout ce qu’il désirait c’était qu’on le prenne en pitié. Tu veux que j’ai pitié de toi, Martine ? C’est ça ?
- Mais non, c’est pas ça, mais bon sang, quarante ans de vie commune, ça se gâche pas comme ça, je te comprends pas, du jour au lendemain, tu m’annonces ton départ, j’en ai pas dormi de la nuit, quels autres yeux veux-tu que j’ai ? Je te reconnais plus Marcel…
- J’ai rencontré quelqu’un, c’est comme ça, je peux rien te dire de plus, elle est plus jeune, plus belle, je n’ai plus de sentiment pour toi, Martine, pas la peine de me faire ces yeux de cabot mal nourri. On a vécu un bonheur parfait toutes ces années, j’en ai conscience tu sais, mais voilà, dans la vie, y’a des changements…
- Mais Marcel, mon canari, qu’est-ce qui te prend ? C’est pourtant toi que j’entendais se moquer de ces retraités au bras d’une petite mignonne…
- J’me moquais….j’me moquais…c’est beaucoup dire, c’est surtout que j’aurais bien aimé être à leur place ! Et à présent, j’y suis, à leur place, quand Jenny me donne le bras !
- Jenny ? Mais c’est un nom de petite starlette, c’est un nom de bimbo aux seins refaits…
- T’as tout juste, Martine, elle se lance dans le cinéma et pour cela il faut avoir une image parfaite et donc un peu souffrir. C’est le système qui veut ça, comme elle dit, mais t’es plus dans le coup toi, regarde-toi, t’es à la traîne…Je me rappelle plus le nom du chien qu’a les yeux comme tu les as. Je te passerai un coup de fil si son nom me revient, allez ciao, sioux la terre.
- Sioux la terre ???
- Ouais, t’es pas dans le coup, Martine, c’est le langage des jeunes ça !
Cinq ans plus tard.
- Mais mon p’tit cœur, ma Jenny, qu’est-ce qui te prend, j’croyais que j’étais ton nounours pour la vie ? C’est quoi ces histoires de me quitter ?
- C’est fini mon Marcel, dans la vie, y’a des changements, va retrouver ta vieille, en fait vous alliez bien ensemble, et puis me fais pas ces yeux de clébard ! hein !!
Cinq jours plus tard.
- Bonjour.
- Oui, bonjour, qu’est-ce que je peux faire pour vous ?
- Ah heu…je me suis peut-être trompé de maison, Martine ne doit plus habiter ici…
- Sisi, je suis son compagnon. Pedro, enchanté.
- Ah….heu…Enchanté, je suis Marcel. Euh…
- Vous l’avez loupée de peu, elle est partie pour son cours de fitness il y a dix minutes. Je peux lui laisser un message ?
- ….
- Moi aussi je vais bientôt devoir y aller, j’ai un cours de sport à donner…
- …
- Marcel ? Houhou…
- Euh oui, pardon, désolé de vous avoir dérangé. Mais…mais…vous pourriez être son petit-fils !?
- Petit-fils peut-être pas…mais ça vous pose un problème ?
- Non non non. Encore merci. Au revoir.
- Au revoir.
11:15 Publié dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Ecriture, impromptus, yeux de clebs, nouvelles
05.01.2007
L'image mentale
Je suis un génie…et je suis modeste car je devrais dire : LE génie. Je suis le seul génie que la Terre n’ait jamais porté. Je suis l’image mentale. Celle que construit, dans votre plus pure intimité, chaque ligne d’un texte, d’un roman, d’un poème récité. Celle qui traduite en mots permet de se propager de cerveau en cerveau. Celle du souvenir. Celle de l’avenir. Sans moi la vie serait sans passé, sans futur, sans pensées, sans lectures. Je suis à l’être humain ce que la pluie est à la terre : une nourriture, une eau qui désaltère. Sans moi, pas d’imagination, pas de signes inscrits sur papier, pas de rêves ni de dessins, en quelques mots : pas d’être humain.
Ôtez-moi et vous ôterez à l’arbre sa sève et ses fruits, le laissant creux et sans vie. Heureusement, à chaque instant, du premier au dernier souffle, je vous accompagne, dans le mieux et le moins bien, dans le pire comme dans la joie. Je suis en ce moment même au cœur de votre être, vous traduisant en image ce que j’ai écrit de moi. C’est un certain Cédric que j’utilise pour enfin m’affirmer, j’ai pris possession de son corps, de son esprit, par moi les mots lui sont dictés ; enfin j’ai droit à une voix moi qui fais voir mais qu’on ne voit pas. À chaque mot que vous lisez, j’interviens, je suis le traducteur attitré, l’imprimeur et le peintre. Les tableaux invisibles que je crée, il n’y a que vous qui les voyez.
Je suis une partie de vous qui vous contrôle et que vous pouvez contrôler. Quand vous imaginez, vous contrôlez ; quand vous pleurez, c’est moi le maître, il serait dangereux de me sous-estimer ! Je suis LE génie car je suis l’ange et le démon, le bien et le mal, la main qui tue et celle qui sauve. Je suis l’image mentale au sens large car je suis tout autant les goûts et les sons, les odeurs et les visions. Je suis un mélange de tous vos sens et aussi je crée l’émotion. Sans moi, pas d’humour ni d’amour, pas de colère mais pas de plaisir.
J’ai enfin réussi à vous parler, ayez de temps en temps pour moi une pensée, et n’oubliez pas qu’alors même cette pensée c’est moi qui pour vous la crée.
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01.01.2007
Tourterelle
En face de moi, le soleil se couche. Dans deux centimètres, une rangée d’ifs me séparera de ses rayons. Toujours en face, deux tourterelles se sont posées, une sur un poteau électrique, l’autre sur le câble de droite. Elles viennent toutes deux de s’envoler à l’instant. Un voile nuageux protège maintenant mes yeux quand je les tends vers l’astre boule de feu.
J’ai souvent hésité sur le genre d’apogée ; depuis quelque temps, c’est dans mon crâne, c’est fixé : c’est masculin comme un déclin.
Il y a un nid, à quelques centaines de mètres. Une pie en est sortie et s’est posée sur la cime de son arbre ami, j’ai l’impression qu’elle guette quelque chose, peut-être la fin des temps. Les deux tourterelles sont de retour, exactement au même endroit. Mais je ne saurai dire si elles ont permuté.
Le ciel s’obscurcit, ma chambre suit le mouvement. C’est reparti pour un tour du grand manège astral. J’en suis moi-même à mon vingt-sixième. L’oiseau du poteau s’est déplacé sur le câble électrique, à droite, lui aussi.
Mes doigts ont actionné l’interrupteur, permettant ainsi au courant de passer par les filaments des ampoules qui en rayonnant éclairent le clavier sur lequel mes doigts dansent. Les rayons solaires sont derrière l’horizon fait d’arbres et du toit des maisons.
Les secondes du premier jour de l’année s’égrènent, elles tombent dans l’océan de l’oubli. La liberté, c’est de les boire. Le temps qui passe, ça désaltère.
J’écoute l’espace se distendre, immobile comme une tourterelle.
J’ai du respect pour le vol des oiseaux.
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