21.09.2006

En direction du sud

Mort d’avoir trop parlé. Asphyxié par ses propos. Il avait trop dit sa haine, son mépris. Etalé sur le sol, le visage boursouflé, les mains enterrées, les résidus d’un filet liquide sanguinolent tracé sur sa joue gauche, les paupières ouvertes sur un ciel pur, Ernest n’était plus qu’un corps sans vie.

Le soleil brûlait à son zénith le sable de ce désert caillouteux. L’enfer texan avait parlé. Ernest en avait trop dit. Torse nu, visage écarlate, son cœur avait cessé de battre sur ces mots : « Bande d’enfoirés, je vomis votre existence ! ! »

La Jeep qui l’avait déposé blessé dans cet endroit absent d’humanité avait en s’éloignant créé une colonne d’une poussière aussi fine que compacte. Il fallut une bonne heure pour que la dernière particule soulevé par les roues du bolide lancé à toute vitesse retombe sur le sol, rendant au paysage son immobilité cadavérique. Ernest était mort de s’être époumoné à crier sa vengeance, sa hargne, sa colère mais il serait mort de toute façon, victime obligée d’une chaleur accablante, d’un air irrespirable, de rayons solaires meurtriers.

Ses ennuis avait commencé aussi simplement que débute une discussion, à l’ombre d’une station-service, rare oasis. Il y avait arrêté sa Pontiac cabriolet qui réclamait à boire. Dès qu’il était entré pour régler l’essence et acheter de quoi étancher sa soif, il avait senti qu’il ne ressortirait pas indemne de ce trou à rat. Deux hommes lourds de bêtises et de graisses étaient affalés sur des chaises trop petites pour eux, au fond du magasin près du rayon des boissons. Ernest se dirigea directement vers le comptoir, évacuant l’idée qu’il avait faim et soif, cachant au mieux qu’il le put un malaise grandissant. L’homme derrière la caisse était mince, l’œil mi-accueillant mi-torve.

- Combien je vous dois ?
- Elle est bien belle votre Pontiac ! On en croise rarement dans le coin, c’est plutôt des gros engins que je ravitaille d’habitude…Pas vrai, les gars ?

Il venait de s’adresser aux deux éléphants de mer échoués au fond du magasin. Ils restèrent silencieux et souriants.

- C’est trente dollars, ta Pontiac et ton costume trois pièces !

Durant quelques secondes, les yeux d’Ernest oscillaient entre une perplexité craintive et une volonté de rire à cette bonne blague.

- Mais non, c’est seulement les trente dollars, détends-toi tu crains rien ici, j’suis un commerçant honnête ! Déride-toi. Moi c’est John. Et toi ?
- Moi c’est Jack….Jack Smith. Avait-il articulé en souriant de façon la plus décontractée possible.

« Ils ne pensent quand même pas que je vais leur dire mon vrai nom, ces trois bouffons… » pensa-t-il dans un éclair.

«  T’as peur de nous, gringo ? » Voilà qu’un des molosses avait parlé. Tout en éructant sa question, il s’était levé, puis s’approchait d’Ernest.

Ce dernier, le voyant arriver lentement vers lui, bientôt suivi de son copain obèse, commençait sérieusement à considérer la fuite comme la meilleure des solutions à envisager. Ce qui aurait été une réponse par l’affirmative à la question du cachalot. Les yeux du type derrière le comptoir étaient désormais totalement menaçants. Ernest, le voyant diriger sa main vers le bas, compris qu’il était dans de beaux draps. C’était le moment ou jamais de détaler comme un lapin. Et c’est ce qu’il fit.

Profitant de la lenteur des colosses et du détour que devait faire le commerçant pour sortir, il eut le temps de sauter dans sa Pontiac, de démarrer et de voir dans son rétro les trois énergumènes lever les bras et lui lancer, pensait-il, des insultes.

Mais bientôt, il vit un Jeep puissante à ses trousses. L’air chaud fouettant son visage, la chaleur étouffante, son cœur et sa voiture à 160 à l’heure, « où est-ce que je me suis fourré ? ! » cria-t-il. Il ne connaissait pas la route, ses dangers, ses nids-de-poule, ses légères courbes qui pouvaient le déporter. A cette allure, il ne put éviter un trou dans cette route qui n’avait jamais été refaite, il fit une embardée. Quelques secondes plus tard, il fut éjecté de la Pontiac qui poursuivit sa course folle sur un terrain fait de sable et de cailloux où aucun obstacle n’allait l’arrêter.

Les trois gus qui l’avait pris en chasse, le découvrirent salement amoché à plusieurs dizaines de mètres de la route ; quant à la Pontiac, elle avait encore parcouru cinq cents mètres avant de s’immobiliser.
- T’es vraiment idiot comme type ! j’voulais seulement mes trente dollars, c’était une blague bordel ! disait le plus mince des trois en tentant de réveiller Ernest. Paco et José ne feraient pas de mal à une mouche. Dans quelle merde tu nous as fourrés !
- Il est mort tu crois ?
- Je sais pas mais pour moi c’est pas possible qu’il s’en sorte et de toute façon j’ai pas envie d’expliquer ça aux flics ou aux médecins.
- On pourrait le déposer devant l’hôpital en se tirant vite fait ?
- Le plus proche est à cinquante bornes et puis y’a toutes les chances qu’on se fasse repérer !
- La meilleure des choses c’est de l’abandonner dans le désert, de faire disparaître ses fringues, ses papiers et sa Pontiac !
- OK pour moi, dit Paco.
- OK pour moi, dit José.

Voilà comment un type nommé Ernest fut porté disparu alors qu’il roulait en direction du sud avec cinquante kilos de cocaïne dans son coffre.