11.10.2006

Elle regardait les flammes

« Elle regardait les flammes détruire les vestiges de son passé. »

Voilà ce qui est inscrit au dos de la photo que je tiens de la main gauche, écrivant ces lignes de l’autre. On y voit une femme digne au regard sévère en face d’un brasier Ilbuo. La photo date de près de soixante-dix ans et la femme qu’on y voit est Ukia LIBI, ma grand-mère.

Si tu lis ces mots, mon petit-fils, c’est que je ne suis plus de ce monde. Et avant de continuer, il me faut t’avertir que cette lettre est précieuse, la plus précieuse que tu n’auras jamais entre les mains, il est impératif que toute ta vie, tu en prennes soin, jusqu’à ce que, comme moi, tu en écrives une à ton tour à ton petit-fils ou à ta petite-fille.

Je suis Uhio LIBI, ton grand-père paternel, j’écris cette lettre en ce 13 avril 2284 alors que tu viens de naître.

Laisse-moi te raconter ce qu’à l’école tu n’as jamais appris, laisse-moi te raconter ce qui s’est réellement passé.

On a dû t’enseigner que la destruction des neuf dixièmes de la planète fut causée par des pluies de météorites s’étalant sur tout le 21éme siècle et on a dû te dire que tu ne pourras bientôt plus regarder le soleil sans protection oculaire car les dernières traces de l’hiver météorique qui suivit et qui dura plus d’un siècle auront dans quelque temps disparues.

Ceci n’est pas la vérité. Cette lettre est destinée à te la révéler : Ce sont les Hommes qui ont tout détruit, c’est un hiver nucléaire qui a obscurci le ciel.

Pour que tu comprennes, il faut que je t’explique que presque tous les êtres humains possédaient ce qu’on appelait à l’époque : une religion. C’était un ensemble de pensées et d’histoires regroupées dans un livre soi-disant inspiré par une transcendance nommée Dieu mais en réalité écrit par des humains en mal de pouvoir et de domination. Des dizaines de religions s’offraient au choix des Hommes mais dans la majorité des cas, l’enfant baignait dès sa naissance dans la religion de ses parents et était peu à peu conditionné à croire aux histoires, aux préceptes, aux droits, aux devoirs, aux interdits et aux récompenses dictées par sa religion. De tout temps elles se sont combattues, dans un désir fou de convertir le plus grand nombre et de régner partout sur la Terre.

Mais le 12 décembre 2015 un tournant irrémédiable eut lieu quand une première bombe atomique explosa en plein océan atlantique à quelques centaines de kilomètres de sa cible : l’Europe. Prémices de ce qu’on appellera les GTR ( Guerres Technologiques de Religion ) et qui dureront deux siècles. La Terre comptait au début de la guerre plus de six milliards et demi d’humains, et au fil des décennies de courses à l’armement pour se défendre, puis pour attaquer car « la meilleure défense c’est l’attaque » comme l’avait dit un chef religieux, les humains sont devenus fous. Les nations passèrent rapidement au second plan. Des centaines de millions d’humains migrèrent vers d’autres pays, d’autres continents, rejoindre leurs coreligionnaires tout au long d’un vingt et unième siècle qui ne comptait plus les morts, les attaques, les combats, les bombes atomiques.  

On ne recensait au début du vingt-deuxième siècle plus que trois grandes religions se partageant la surface du globe : les Malsi, les Esiom et les Tsirhc. Quelques poches de résistance d’autres sectes ou fois, presque rayées de la carte, vivotaient ça et là, mais aucune ne devait survivre bien longtemps. Seul les Sehta, un groupe de quelques millions d’humains seulement, se considérant comme neutres, se rassemblèrent sur une île isolée et presque intacte : l’Austral-île. C’est là que tu vis, toi, descendant de Sehta.

A partir de 2115, la guerre était totale et les différents belligérants se mirent d’accord pour bannir à jamais la conversion, celui qui naissait Malsi mourrait Malsi, de même pour les autres religions et sectes. La Terre était devenu un unique et gigantesque champ de bataille. Ajouté aux catastrophes environnementales : tsunami, ouragans, inondations, glissements de terrains, sécheresses, la survie sur Terre était une lutte de chaque instant pour les Hommes de l’époque.

Ma grand-mère a migré en 2200 lors de la Grande Migration 32, la dernière poche de Sehta d’Europe étant menacée par les derniers Ohtac. Le schisme de 2054 ayant divisé les Tsirhc en Setorp, Ohtac et Ohtro ; bien qu’issus du même livre, ils se faisaient eux aussi une guerre totale.

Il est important que tu comprennes qu’il n’y a que la science qui soit un avenir pour l’humanité, c’est pourquoi on ne t’a enseigner qu’elle et qu’on cache à toutes les générations futures la vérité sur la destruction du monde.

La fin de la guerre fut proclamée en 2214 quand les quelques centaines de milliers d’Hommes restants ont abandonné leur religion et rejoint le peuple Sehta. Un recensement révéla alors que des 6.5 milliards du début, il restait 85 millions d’êtres humains tous rassemblés sur l’Austral-île. Dès 2215, il fut décidé que toute religion serait à jamais bannie, qu’une nouvelle société serait bâtie, qu’il serait fait table rase du passé. C’est dans cet optique que furent construits les fours Ilbuo, chaque individu se devait d’y brûler tout objet héritage d’un passé sous quelque forme que ce soit : photos, bandes vidéo, cd, papiers, dvd, disques durs, clés USB, cartes mémoire diverses et variées.

La photo que je tiens en main fut prise à cette époque, elle montre ma grand-mère face « aux vestiges de son passé » comme l’a écrit mon grand-père. Lui qui prit cette photo quasi clandestinement pour garder une trace, pour la transmettre accompagnée d’une lettre, à son petit-fils après sa mort. C’est à mon tour de passer le flambeau pour qu’un témoignage subsiste. Il me faut détruire à présent la photo et la lettre qui m’ont été transmises ce qu’il te faudra faire également quand tu écriras à ton petit-fils ou à ta petite-fille, la véritable histoire du désastre.

Voilà, les flammes ont agi, il ne reste plus que cette lettre, prends-en soin.

Uhio LIBI
13 avril 2284
 

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